LETTRE A Romane H…..

Bonjour Mademoiselle

Votre message privé me parle des problèmes d’équilibre de votre trotteur et de ses difficultés à prendre le galop… Ces problèmes sont récurrents et tous les propriétaires de trotteur les ont rencontrés. Chez vous, cela s’est soldé par une chute grave du couple cavalier/cheval et une perte de confiance mutuelle.

Si j’ai bien compris vous avez tenté de lui apprendre ce galop en extérieure et sans préparation donc, aucune base et trop d’espace ! Vous avez mis contre vous tous les éléments possibles qui ont conduit à la chute.

Tout d’abord et pour bien comprendre mes conseils, il faut analyser la situation !

Vous trouverez ci-après cette analyse et une progression de rééducation du trotteur de réforme

A très bientôt donc ici ou ailleurs

JMR Ecuyer-Instructeur Diplômé d’Etat

LA RÉÉDUCATION du TROTTEUR

L’analyse :

Il s’agit d’un trotteur de réforme de course qui a subi un entraînement spécifique sans respect de ses allures naturelles.  Son inné locomoteur en a été modifié et le cheval ne se déplace plus naturellement.

Tout cela parce que, le travail sous contrainte et contre nature, (enrênements interdisant au balancier/encolure de fonctionner) et les allures poussées au delà du naturel sur de longues distances ont provoqué une  anomalie du développement des tissus osseux et musculaire à l’âge, (entre 3 et 6 ans), où les chevaux finissent leur croissance et sortent leur garrot. L’absence de clavicule et la souplesse de la tige vertébrale favorisent cette dysgénésie  (garrot noyé, dos bloqué, cage thoracique enfoncée entre des épaules reculées).

Comment cela s’est il produit ?

Le trotteur à l’entrainement et en courses est bloqué par des enrênements dans une attitude favorable à la vitesse. Il est « forcé » (bien souvent à grand coups de trique) de se jeter en avant… Sous la poussée des postérieurs, la colonne vertébrale du cheval se détend vers l’avant… Et butte sur l’enrênement fixe… La poussée est telle que la colonne vertébrale « lâche» en son point faible (entre l’encolure et le garrot)… Le jockey ou driver « pendu » sur les rênes aggrave ce phénomène… Pour se soulager et dans son affolement le cheval  tire tant qu’il peut sur ses enrênements et sur les rênes… Et plus il tire, plus il irait vite…… Mais plus il tire plus la colonne vertébrale lâche…

L’allure se dérègle….. Les postérieurs s’écartent pour dépasser les antérieurs… Le cheval courre les cuisses écartées un peu comme un lièvre…

Et même si apparemment ce trot semble toujours diagonalisé, il n’en est rien… Il y a rupture entre l’avant main et l’arrière main… (Les jockeys et drivers sont toujours sur ce fil du rasoir entre le trot acceptable par les commissaires aux courses et le traquenard éliminatoire.)

Le cheval s’habitue à cette allure dénaturée dans laquelle on ne le frappe pas trop ! Sa position s’adapte, sa morphologie et son mental se modifient… Il doit faire vite, vite, vite… Et comme il est avant tout brave et gentil il fait vite, vite, vite… Et dès qu’il est « sous les ordres », il ne sait plus ni s’arrêter, ni marcher, ni trotter normalement c’est à dire calme et équilibré… (Et on voudrait le faire galoper…)

Voila pour l’état des « lieux ».

Alors, comment faire ?

Ce cheval déformé moralement et physiquement doit être soigné et rééduqué.

Avant toute idée de travail proprement dit, commencer par déstresser le cheval dans une ambiance apaisée favorisant la confiance …

Quand un trotteur de réforme arrive dans sa nouvelle famille, le laisser en « vacances » au prés-box  quelques mois et pendant ce laps de temps refaire tout le travail de préparation au débourrage. (Voir mon article travail du poulain de 2 ans et ½ et suivre la même procédure)

  • Ré-apprivoiser le pour le rendre confiant, familier et docile (prendre du temps pour rester avec lui… Ce n’est plus une « bête » à courir, il doit le comprendre),
  • Acclimatez-le à sa nouvelle vie.
  • Accompagner tout cela d’une nourriture calmante, rafraîchissante et variée… (En centre d’entrainement il était maltraité au travail, mais choyé à l’écurie, ne pas l’abandonner au pré 24 heures sur 24 pour ne pas inverser la situation…) 
  • Réinsérer le cheval dans un environnement sain, calme et confortable.
  • Reprenez tout le travail de domestication et cherchez une soumission totale dans tous les actes simples de la vie courante : Immobilité à l’attache, Disponibilité au pansage, Calme à la distribution des repas, Conduite en main et respect de la main de licol et de la main qui dévie les hanches au pansage…

Alors seulement le « travail » proprement dit peut commencer et ce travail doit avant tout être un travail de rééducation et de réapprentissage avant de chercher à galoper :

  1. Réapprendre au cheval à maîtriser son équilibre et à se tenir à l’arrêt.
  2. Réapprendre à mobiliser ses hanches et ses épaules et à marcher correctement sans se précipiter.
  3. Réapprendre à trotter normalement.

Ensuite reprendre tout le travail de débourrage et de préparation au dressage et toujours en suivant la trilogie: 1) travail à la main….. 2) travail à la longe…… 3) travail sous la selle……..

Travail a la main

  1. En caveçon avec longe de conduite et badine,
    • Donner la leçon du caveçon.
    • Marcher lentement le cavalier à hauteur de l’épaule du cheval. (le cheval restant bien derrière son caveçon longe molle et devant le dresseur)
    • Arrêt/ départ/ arrêt rapprochés en série de 2 ou 3.
    • Mobilisation des hanches à la badine (1/2 pirouette renversée)
    • Mobilisation des épaules sur ½ volte renversée de plus en plus serrées toujours entrecoupée de séries de 2 ou 3 arrêts rapprochés.Reculer de 1 pas (puis 2 pas, puis 3…)
    • Mise sur un petit cercle en longe de conduite cheval au bout de longe et de badine et déplacer ce petit cercle.
  2. En caveçon + bridon; le cavalier croise les rênes sous le menton du cheval et passe 2 doigts dans la muserolle du caveçon  et fait réaliser  les mêmes exercices que précédemment toujours au pas très décomposé)
  3. En bridon + muserolle, La muserolle a remplacé le caveçon. Même tenue de rêne et de muserolle et mêmes exercices. Si le cheval s’appui sur la muserolle redonner la leçon du caveçon.
  4. En bridon seul. Mêmes consignes.

Toute cette phase doit se faire au pas extrêmement décomposé.

Mobilisation des hanches à la main
Tenue des rênes et muserolle dans le travail a la main

Travail a la longe

  1. En caveçon avec grande longe, commencer par un tout petit cercle, cheval bien prés de vous au pas décomposé, passer au petit trot quelques foulées, revenir au pas et recommencer. Des que le cheval est calme agrandir le cercle et recommencer. Procéder ainsi jusqu’au grand cercle de 15 à 18 mètres de diamètre. (Profiter de cette phase pour établir le code de longeage). Quand le cheval est bien calé sur son cercle et en varie le diamètre à volonté toujours dans un grand calme, déplacer le cercle à la même main que le cheval puis à contre main. Dès que le cheval s’affole revenir au tout petit cercle prés de vous et au pas et gravir à nouveau toute l’échelle de progression.
    1. En caveçon + bridon; attacher la longe à la muserolle du caveçon et l’anneau du mors du bridon et refaire toute la gamme des exercices précédents.
    2. En bridon avec muserolle; attache de la longe identique que pour le caveçon et refaire le programme.
    3. En bridon avec muserolle avec cavalier; comme si le cheval n’avait jamais été monté car il ne s’agit pas pour lui de supporter la selle et le cavalier mais de le porter et de modifier son équilibre dans le bon sens cette fois ci…. Réaliser des arrêts / départs rapprochés au pas puis des transitions du pas  au petit trot. Associer les commandements qu’il connait bien; voix+ chambrière et action de jambes et de mains extrêmement légères. Utiliser de grandes rênes d’ouverture pour agrandir ou raccourcir le cercle, mais aussi pour changer de main.

Pendant toute cette phase, intercaler entre les leçons de longe une séance de travail à la main au cours de laquelle le programme entier sera répété.

Bien comprendre que ce travail n’est pas superflu. Il n’est pas fait pour dompter le cheval mais pour le rassurer car il lui est demandé exactement le contraire de ce qu’il avait apprit auparavant. Etre extrêmement progressif…

Dans tout ce travail de rééducation le cheval ne DOIT JAMAIS dépasser la main matérialisée pour lui par le caveçon… puis la muserolle… puis le mors. (Si cela arrivait, revenir à la leçon du caveçon.)

Une fois tout ce travail acquis cheval et cavalier pourront être lâchés.

Travail sous la selle au pas

Commencer par construire des bases au pas avant de passer au trot et tout cela dans une surface très réduite, un coin de carrière ou de manège, un coin de prairie si vous n’avez pas de carrière close à disposition.

  1. marcher au pas,  arrêter et  repartir au pas très décomposé, (Pas d’école).Pas question de trotter.  Installer le cheval sur un carré de 10 à 15 m de coté…
  2. mobiliser ses hanches c’est à dire croiser les postérieurs (au lieu de les écarter). Dans chaque coin du carré, arrêt / reculer légèrement la jambe intérieure et déplacer les hanches du cheval vers l’extérieur sur 90° / arrêt / reprendre le carré jusqu’au coin suivant / recommencer. Changer de main et recommencer… Quand tout va bien ne plus arrêter avant ni après la mobilisation des hanches. (Plus tard dans les séquences au trot même procédé.)
  3. Reculer qui n’est en fait qu’une mobilisation alternée des 2 hanches (mise sur les hanches). On est toujours au pas (d’école).  Demander un  arrêt / reculer d’un pas (puis 2  puis 3 etc.)/ arrêt/ départ en avant.
  4. Mobiliser ses épaules.  D’abord sur une ligne brisée (éducation à la rêne d’appui) puis sur le carré : dans un coin du carré, arrêt / déplacer les épaules pas à pas de 90°/ arrêt/ départ vers le coin suivant et recommencer…..
  5. Passage des coins, si vous disposez d’un pare bottes ou d’une barrière à angle droit : Arrêt avant le passage du coin le nez à l’intérieur (position du passage de coin) départ et laisser le cheval s’enrouler dans le coin seul puis arrêt et recommencer en arrêtant votre cheval de plus en plus prés du coin puis carrément dans le coin. Le cheval apprend ainsi à tourner en s’équilibrant et s’incurvant et non plus en se jetant à l’intérieur.

Quand cette phase est bien acquise, les bases sont construites. Le cavalier est maître des hanches et des épaules mais aussi de la masse……. Donc poursuivre la formation par la succession des Pas de coté, dans l’ordre: 1) Épaule en dedans… 2) Travers….  3) Renvers…. (Toujours pour le croisement et la diagonalisation…. mais aussi pour développer la force et la souplesse du dos qui était bloqué dans sa « vie antérieure » …)

Mobilisation des hanches sous la selle
Lui apprendre le passage des coins

Travail sous la selle au trot

Ces bases étant construites dans le calme, alors seulement, passer au trot et lui réapprendre cette allure. Mais un tout petit trot d’école ou de travail…. Et des temps de trot très courts… Entrecouper ces courts temps de trot de séquence au pas au cours desquelles le programme du pas sera répété.

  1. Départ progressif  / quelques foulées de pas / puis départ au trot d’école quelques pas / arrêt progressif sur le carré.  Allonger le temps de trot d’école progressivement. (éviter dans un 1er temps le travail au trot sur le cercle le cheval retrouverait son réflexe de se jeter sur l’épaule intérieure.
  2. Mobilisation des hanches sur le carré au trot après répétition au pas.
  3. Mobilisation des épaules sur ligne brisée (éducation à la rêne d’appui) puis sur le carré après répétition au pas.
  4. Sur le cercle de 20 mètres de diamètre transitions  arrêt / pas / trot / pas / arrêt, le cheval restant impérativement sur son cercle (pas de dérapage ni d’épaules ni de hanches). Si affolement, retour sur le carré.

Travail au galop

Le cheval est redevenu un vrai cheval,

  • Il est en équilibre au pas cadencé et au trot cadencé, comme a l’époque où il était poulain,
  • Il réalise des transitions faciles sur un cercle,  pas / trot/ pas/ arrêt/pas…  Sans débordement ni de hanches, ni d’épaules,
  • Il passe calmement dans les coins,
  • il esquisse quelques pas d’épaules en dedans, de travers et de renvers,  

Il est « mûr » pour le galop…….

Lui demander ce départ de façon naturelle…… bio si vous préférez!  En lui laissant tout le temps de prendre son équilibre et en favorisant cette prise d’équilibre.

Départ au galop naturel

Notre trotteur sait mobiliser ses hanches à savoir que l’appel d’une seule jambe attire le postérieur concerné sous la masse et celui-ci croise un peu par devant l’autre.

Pour demander ce galop;

  1. Mettre le cheval sur un cercle de 20m de diamètre au trot cadencé.
  2. trotter AVEC le bipède DIAGONAL intérieur (encore une c….rie que de faire trotter les gens avec le bipède diagonal extérieur). Donc, au trot à main gauche trotter avec le diagonal gauche.
  3. Quand le cheval est calme et cadencé, « toucher » (ne pas presser) son flanc du dedans avec la jambe gauche (intérieure) à chaque fois que l’on reprend le fond de sa selle au trot enlevé. En trottant avec le diagonal gauche (du dedans) le cavalier reprend le fond de sa selle quand l’antérieur gauche (du dedans) est au sol donc le postérieur gauche (du dedans) au soutient. En touchant le flanc du cheval à la sangle délicatement à ce moment, il mobilise sa hanche gauche (du dedans), son postérieure gauche s’engage un peu plus et croise légèrement par devant celui du dehors, pour ce faire, il prend appui sur son postérieur droit (extérieur) c’est le 1er temps du galop à gauche……… C.Q.F.D. (Bien sûr il faudra au début plusieurs actions de toucher de jambe intérieure accompagnées de la voix qui lui dira gaaaaaaa….. lope,  gaaaaaaa…… lope en trainant sur le aaaaaaa. Le cheval développera quelques foulées de trot et prendra le galop très naturellement.)
  4. Galoper quelques foulées seulement puis retour au PETIT trot cadencé puis au pas cadencé. (Les mains par petits attouchements successifs sur la bouche gardent le cheval sur le cercle, rien d’autre, surtout ne pas le tenir, cela l’affolerai. Pas de jambes extérieure, surtout pas, ca chatouille, ca traverse le cheval, bref que des inconvénients et c’est totalement inutile.)
  5. Calmer et recommencer 3 ou 4 fois, pas plus au début.
  6. Petit à petit allonger les temps de galop.
  7. Petit à petit réduire de plus en plus le cercle (spirale) par des demandes de mobilisations des épaules (voir plus haut) puis agrandir le cercle par sollicitation de la jambe intérieure à la sangle (façon épaule en dedans)

Pour confirmer et améliorer tout ce travail, poursuivre par du marcher large sur le droit (quelques foulées de galop droit puis de plus en plus…) et retour sur le cercle, puis travail au galop sur le carré, puis aborder le début du travail au contre galop indispensable pour rassembler le cheval, enfin les départs au galop et au contre galop rapprochés puis le changement de pied…

Voici donc une progression méthodique de rééducation du trotteur de réforme qui peut être appliquée à tout cheval qu’il soit mal débourré ou non débourré, qu’il présente des problèmes de comportement ou des défenses caractérisées voir de la rétivité. Cette progression s’appui sur les principes de l’équitation classique et présente l’avantage de n’avoir jamais recours à la force ou aux enrênements coercitifs et de respecter totalement le fonctionnement biomécanique du cheval.

TOUT reprendre à ZERO peut sembler un peu rengaine et rébarbatif mais c’est l’assurance de gagner énormément de temps par la suite mais surtout de laisser au cheval le temps d’évacuer « le mal » et de comprendre « le bien ».  Il prendra plaisir à faire ce que le cavalier lui demande et le cavalier aussi par la même occasion.

NOTE :  Dans la nature les départs au galop par rupture ou perte d’équilibre  n’existent pas… Ce sont des inventions que l’on retrouve dans les vieux manuels d’équitation militaire qui voulait garder les départs au galops par prise d’équilibre pour les seuls cavaliers de la « haute », l’élite…. laissant les départs par perte et rupture d’équilibre aux « Vulgus Populus » trop bête et  trop rustique pour comprendre les finesses de l’art….. Avez-vous déjà vu un poulain partir au galop en se cassant la figure??????  Non !  Il part toujours par prise d’équilibre en prenant appui sur son postérieur extérieur… C’est ce départ au galop naturel qui est préconisé dans ma méthode.

REMERCIEMENTS :  Mille mercis à tous ces valeureux trotteurs qui m’ont permis d’apprendre mon métier :  Ukraine B et Ubaldini dans les années 60, Bacar, Houppe au Vent et Fanfan dans les années 70 et 80, Erp et toi Ikao merveilleux cheval d’école chouchou du « club » qui a transmis l’amour du cheval à ma propre fille, et aujourd’hui encore Syldée et toi Ulla qui me donne tant de plaisirs… Et merci a Romane qui m’a donné l’opportunité d’écrire cet article !

Jean Michel Rousseaux

Écuyer-Instructeur

Diplômé d’État

Note : J’organise des stages dans toutes les régions. Si vous souhaitez participer avec votre cheval, il vous suffit de regrouper 5 couples cavalier/cheval autour de vous et je me déplace dans l’écurie de votre choix. https://jmrousseaux.com/stages/

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